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Le domaine de compétences où mes élèves sont les plus faibles est sans conteste la maîtrise de l'écrit. Les copies ressemblent à des brouillons. L'orthographe est aberrante. Quand le texte est ponctué, la syntaxe est trop souvent bancale. Mais il ne s'agit pas seulement de la maîtrise d'un code. D'ailleurs, bien souvent, lorsque je reviens sur les normes, mes élèves me montrent qu'ils les connaissent plutôt bien. Ce qui est en jeu, c'est plutôt l'utilisation de la langue comme outil pour penser. Le problème n'est pas l'absence de paragraphes, mais le fait que le propos n'est pas structuré parce qu'il n'y a pas de pensée personnelle derrière. Bon nombre d'élèves n'envisagent l'écriture que comme une mise à plat du flot verbal de la parole. Ils ne semblent pas imaginer qu'écrire puisse avoir une fonction de prise de distance, que regarder sa pensée déposée sur le papier soit un moyen de la faire progresser en la nuançant ou en la complétant.

Ce qui manque, ce n'est pas peut-être pas tant les heures passées sur des pages de Besherelle que d'autres heures passées à expérimenter l'écriture, comme un verbe intransitif, pour soi. Les pratiques que j'ai pu observer chez certains enseignants du primaire ou du secondaire montrent qu'ils ont tendance à croire que, pour écrire, il faut avant tout maîtriser le code. Puis, au lycée, nous faisons presque exclusivement écrire pour réaliser les exercices du baccalauréat, très codés sur le plan rhétorique. Mais la pulsion d'écrire, celle qui nous donne le sentiment d'aller mieux ou d'y voir plus clair parce qu'on a tracé des mots sur le papier, reste une expérience très intime réservée à quelques happy few.

La pratique régulière de rédaction de textes libres dans la pédagogie Freinet montre cependant à quel point le simple fait d'écrire ce que l'on veut, sans forme exigée en amont, conduit à une amélioration progressive de cette compétence. Vous trouverez ici un lien vers le blog de Daniel Gostain, enseignant à l'école primaire, qui montre à quel point la tenue d'un cahier d'écrivain et la réalisation d'un journal de classe peuvent stimuler la production de textes développés et structurés : http://pedagost.over-blog.com/2017/07/le-plaisir-est-efficace.html.

Dans une tout autre perspective, l'écrivaine et cinéaste Julia Cameron conseille aux artistes qui veulent libérer leur créativité d'écrire trois pages par jour le matin au saut du lit. Ces pages n'ont pas pour fonction d'être des créations à  part entière, mais de libérer l'esprit de ce qui l'encombre, afin d'être plus disponible ensuite au travail artistique. "Trois pages de tout ce qui vous passe par la tête, c'est tout ce qu'il y a à faire. Si vous ne savez pas quoi écrire, alors écrivez : "Je ne sais pas quoi écrire..." Faites-le jusqu'à ce que vous ayez noirci trois pages. Faites n'importe quoi jusqu'à ce que vous ayez écrit ces trois pages." (Julia Cameron, Libérez votre créativité, J'ai Lu, 2007).

Pourquoi ne pas proposer ce type d'expérience à nos élèves ? Dans l'enseignement secondaire, l'emploi du temps est trop morcelé pour prévoir une pratique aussi systématique de cette forme d'écriture. A mes yeux, c'est regrettable. Il faudrait arriver à s'entendre avec les collègues d'autres disciplines pour prévoir quelques minutes d'écriture libre par jour. Mais, si j'en reste aux horaires qui me sont attribués, je peux choisir de commencer chaque semaine par un quart d'heure d'écriture libre. Les élèves seraient incités à avoir sur eux un carnet, ou petit cahier, réservé à cette activité. En attendant qu'elle ne fasse véritablement sens pour eux, ils pourraient tout simplement écrire librement sur une feuille de leur classeur. Après le rituel de méditation, la consigne donnée serait d'écrire dans leur carnet ce qu'ils ont envie d'écrire, ou ce qui leur passe par la tête, pour eux, sans que personne ait un droit de regard sur ce qui est écrit.

Connaissant le profil de mes élèves, il faudrait prévoir quelques suggestions, absolument facultatives, pour stimuler l'inspiration de certains. Lors de l'expérience de préparation à un examen que j'ai relaté récemment, j'avais prévu un accueil hebdomadaire de la classe par quelques minutes d'écriture sur un thème susceptible d'entretenir un bon moral pour les élèves : qu'est-ce qui pourrait vous arriver de bien cette semaine ? sur qui pouvez-vous compter pour vous soutenir ? écrivez-vous une carte de voeux pour la nouvelle année, de quelle(s) réalisation(s) êtes-vous fier ?... Cette activvité n'avait pas suscité un enthousiasme débordant de la part d'élèves peu habitués à l'introspection. Mais qui dit que ces questions n'ont pas contribué à leur soutien moral vers l'examen ? Qui dit que ces questions ne leur reviendront pas lorsqu'ils auront à affronter d'autres difficultés ? L'adolescence et l'entrée dans l'âge adulte sont des moments de grande vulnérabilité psychique. Je crois par conséquent que tout ce qui peut être fait pour améliorer l'état intérieur de nos élèves doit être mis en oeuvre.

Je compte donc avoir une liste de sujets facultatifs que je proposerai aux élèves dans ce quart d'heure d'écriture libre. La voici : Sujets__criture_libre. Certains sont assez circonstanciés et peuvent revenir régulièrement en début ou en fin de période. La plupart sont plutôt pour des semaines intermédiaires, quand le travail est en cours et que le moral n'est pas toujours au beau fixe. Il me semble important d'inciter les élèves de lycée à réfléchir sur eux-mêmes, ce qu'ils aiment, ce dont ils rêvent, ce qu'ils ressentent. Ils sont dans un moment où la société les somme de faire des choix de vie décisifs. Or, l'expérience m'a montré qu'ils n'ont que très peu d'idées sur qui ils se sentent être en leur fort intérieur... C'est peut-être aussi l'une des raisons de leur anxiété...