Bavardages3

Il reste un cas épineux et très irritant : celui du groupe classe bavard au point que l'on ne sait à qui s'adresser pour endiguer le processus. Il m'est arrivé de me trouver face à des classes entières qui faisaient silence lorsque je m'arrêtais de parler et reprenaient leur brouhaha dès que j'ouvrais à nouveau la bouche, comme si je devenais leur bruit de fond. Cela représente pour moi la situation le plus destabilisante. Je me sens débordée, impuissante. Ce que je dis perd de son sens, à mes yeux au moins...

Là encore, il faut distinguer différents types de situations.

Malheureusement, dans bien des cas, les élèves sont habitués à ce comportement et trouvent leur attitude normale, légitime et acceptable, surtout quand en plus ils "parlent du cours, madame !". C'est dans ces moments que la CNV peut avoir son utilité. Quand vous parlez en même temps que moi, même pour parler du cours, je me sens désarçonnée, voire énervée contre vous. J'ai besoin que mon propos ait du sens et de faire quelque chose d'utile dans la classe. Or, si je parle sans être écoutée, ce que je dis n'a aucun sens. Qu'est-ce que nous pouvons faire ensemble pour que ce que je suis en train de vous présenter puisse vous être profitable ? J'ai conscience que ce type de communication ouvre la boîte de Pandore des récriminations et du manque de sens pour les élèves. Mais est-ce qu'on ne doit pas en passer par là pour parvenir à s'entendre ? Avec le recul, je me rends compte que les classes avec qui j'ai eu ces discussions sur l'utilité de ce qu'on enseigne sont des classes avec lesquelles quelque chose s'est passé, par-delà le désespoir que m'a souvent causé leur négativisme. J'ai à plusieurs reprises ressenti comme une reconnaisance des élèves d'avoir affronté la question du sens, même si ma réponse ne révolutionnait pas profondément leur expérience.

Il faut, en outre, entendre pour ce qu'elle est cette attitude qui leur semble très légitime, de réagir entre eux au propos du cours, spontanément, sans se référer au fonctionnement collectif. C'est malheureusement aussi une marque d'implication réelle dans le travail proposé. C'est pourquoi le dialogue est si important. De manière surprenante, Marshall Rosenberg conseille de commencer par éviter toute critique lorsque nous voulons amener quelqu'un à changer de comportement. "La première chose à faire est de lui indiquer clairement et sincèrement d'une manière qui n'implique aucun reproche, que nous comprenons pourquoi il agit comme il le fait" (Enseigner avec bienveillance, p. 65). Admettons que nous avons le plus souvent le reflexe inverse et que ça ne marche pas vraiment. Alors pourquoi ne pas essayer d'instaurer un climat d'empathie mutuelle, en échangeant à la fois sur la compréhension que nous avons de leur implication, de leur besoin de réagir à chaud et de partager leurs émotions avec leurs voisins préférés, mais aussi de la difficulté qu'il y a pour nous à construire un échange cohérent avec des groupes éclatés ? Qu'est-ce que nous pouvons faire pour que ce partage puisse s'étendre à la classe dans son ensemble ? Lorsque je me suis trouvée confrontée à ce problème dans les dernières semaines, je me suis vraiment rendu compte du besoin des élèves de communiquer entre eux. Je crois de plus en plus qu'un cours non violent doit prévoir des temps où ce partage peut se faire, même si la classe paraît désordonnée dans ces moments.

Mais il reste des cas beaucoup plus épineux, où les élèves sont agités par des événements perturbants pour eux.

Cas gênant, mais pas si dérangeant : quelque chose a eu lieu en dehors du cours, dans leurs interactions ou dans un cours précédent. De quoi s'agit-il ? Est-ce qu'on peut régler cela rapidement ? Est-ce que cela peut attendre la fin du cours ? Il n'y a rien d'autre à faire que de distinguer ce qui peut être dévié de notre temps avec les élèves de ce qui doit être discuté sur le moment car l'émotion est trop prégnante.

Cas autrement plus épineux : les élèves sont gênés par quelque chose qui se passe ou s'est passé dans notre cours. J'ai vu des classes m'échapper pour le reste de l'année parce que nous n'avions pas réussi à surmonter un malentendu.

S'il s'est passé quelque chose sur le plan relationnel, aussi désagréable que cela puisse être, il est nécessaire de chercher à l'entendre. Que s'est-il passé pour vous ? Est-ce qu'on peut rétablir la situation dans l'immédiat ? Est-ce qu'on peut en parler avec les délégués à la fin du cours ? J'ai souvent ressenti le besoin de faire appel à un médiateur, capable de désamorcer le conflit en dépassionnant le dialogue. Mais je reconnais que c'est difficile à trouver. Il serait utile de former des adultes à cela dans les établissements scolaires afin d'éviter que les conflits ne soient à ce point frontaux entre les professeurs et leurs élèves.

Il se peut plus simplement que les élèves soient agités parce que quelque chose dans le dispositif du cours ne fonctionne pas. Souvent, passer à l'écrit permet à chacun de se reconcentrer sur l'activité proposée. A condition que ce ne soit pas présenté comme une punition, mais comme la réponse à un besoin de centrage et de maîtrise des connaissances. Parfois, au contraire, c'est l'activité écrite qui ne passe pas. Il peut être utile alors de faire un point collectif pour mieux expliciter ce qui est attendu et dédramatiser les enjeux du travail proposé. Certaines fois, donner un travail de groupe permet de donner un espace au besoin de parler. D'autres fois, cela empire les choses. Il vaut mieux accepter aussi que les choses nous échappent et qu'il est difficile de faire le bon choix en toute situation.

Autre cas déconcertant mais fréquent : le sujet du cours n'intéresse pas les élèves, et ils  n'ont pas de mal à nous le dire ouvertement. Coincés entre les exigences des programmes et notre incompréhension des centres d'intérêt de nos élèves, nous sommes souvent tentés de leur répondre que "c'est comme ça, un point c'est tout !". Mais cela ne satisfait pas notre besoin de qualité relationnelle... Répondre que l'on entend leur ennui et leur manque d'intérêt, mais qu'il nous est difficile de trouver un sujet qui puisse intéresser davantage de manière improvisée peut être une bonne manière de respecter les sentiments des élèves tout en indiquant ses limites. Il est possible de demander à la classe d'accepter ce sujet au moins jusqu'à la fin du cours, ne serait-ce que parce qu'on a préparé ce travail et que cela nous a demandé du temps et des efforts. On peut aussi proposer une ou des séances de réflexion collective sur ce qui pourrait intéresser le plus grand nombre dans le cadre du programme prescrit par l'école. De manière générale, tout ce qui peut favoriser une appréhension personnelle des objets à enseigner doit être mis en oeuvre, au lieu d'imposer aux élèves une culture surplombante qui ne fait pas sens pour eux. Il est sûrement préférable de se donner des outils fiables (manuels, méthodes...) qui permettent d'accompagner les élèves dans leur appropriation et leur construction d'une culture personnelle, plutôt que de préparer des cours de qualité, certes, mais qui ne parlent à personne. Nous aurons l'occasion d'y revenir...