JAD

Qui n'a jamais vu ses élèves débarquer en classe, un peu agités, en demandant : "Madame, on peut faire un débat ?". Nous entendons souvent cela comme une manière usée de chercher à contourner le travail... Cependant, toutes les fois où j'ai  pu  intégrer des débats dans ma démarche pédagogique, j'ai pu mesurer à quel point le plaisir pouvait soutenir le travail d'apprentissage.

Le plus souvent, bien sûr, le débat argumentatif traditionnel permet de défendre son avis et de confronter des conceptions antagonistes. Mais il peut aussi être un moyen d'intégrer le point de vue d'autrui, quand celui-ci nous paraît étranger ou, plus simpelment, quand on n'en soupçonne même pas la teneur. C'est pour cela que je demande souvent de se préparer à incarner dans le débat le point de vue d'un personnage en rapport avec les textes étudiés. Actuellement, notre cours de seconde porte sur la représentation de la violence au théâtre. Pour débattre plus efficacement sur la question "Jusqu'où peut aller l'expression de la violence au théâtre ?", nous avons invité dans la classe Sénèque, Corneille et Jean-Paul Daniel, qui a mis en scène la Médée de Sénèque en 2015, trois artistes dont nous avions étudié des scènes de meurtres dans Médée et Horace. Ce débat nous a amenés à mesurer les enjeux cathartiques de la représentation de la violence au théâtre, tout en cernant quelles limites se donnent les dramaturges, notamment du point de vue des bienséances classiques.

De manière générale, le jeu de rôle contitue un bon moyen de s'approprier les idées d'autrui alors que les élèves les maintiennent bien soigneusement éloignées d'eux-mêmes lorsqu'on se contente d'étudier les textes pour eux-mêmes. C'est pourquoi j'ai fait du débat l'un des moyens de restitution du contenu des documents réunis dans un même dossier de synthèse en BTS. Nous faisons débattre les auteurs des documents, ou des personnages importants, pour voir quels sont leurs idées et en quoi les différents points de vue se rejoignent ou s'affrontent. Cela représente un appui assez efficace pour travailler les compétences de reformulation et de confrontation attendues dans cet exercice.

Ma dernière trouvaille est due à l'association L'Arbre des Connaissances. Elle propose deux kits de jeu entièrement gratuits qui permettent de dialoguer sur les enjeux scientifiques de questions de société, comme les augmentations de l'humain ou la biologie de synthèse (http://www.jeudebat.com/). Avec mes élèves de deuxième année de BTS, qui travaillent sur le thème "Corps naturel, corps artificiel", nous avons joué à "2057, l'affaire des implants occulaires". Il s'agissait de préparer un procès à propos d'une société qui compte mettre sur le marché de nouveaux implants ultra perfectionnés, mais qui est attaquée en justice par une association de consommateurs. Les élèves sont divisés en trois groupes, l'un chargé de préparer l'accusation, l'autre la défense, et le troisième d'incarner le rôle du jury et de préparer des questions pour les avocats. Au bout de trente minutes de préparation des argumentaires, le procès a lieu, puis le jury délibère et prononce son verdict.

Les multiples discussions que j'ai pu avoir dans les différents groupes m'ont montré quelles prises de conscience le cas présenté pouvait susciter sur un sujet pour lequel mes élèves technophiles tendent à s'enthousiasmer sans toujours prendre en compte les questions sanitaires, sociales ou environnementales. Mais surtout, j'ai pu mesurer à quel point le jeu de rôle s'avère motivant pour la formation à l'argumentation. Les discours d'accusation et de défense ont été préparés et structurés avec beaucoup de soin et d'inventivité, en s'appuyant sur des schémas que je n'ai jamais observés sur leurs brouillons. J'ai vu des élèves habituellement discrets, pour ne pas dire "démobilisés", prendre spontanément la parole pour imposer le point de vue à défendre par leur équipe. A la fin, le jury a analysé avec beaucoup de finesse les forces et faiblesses des deux argumentaires pour comprendre comment leur point de vue a pu être transformé dans la discussion.

Le travail notionnel et méthodologique a donc été intense pendant les deux heures consacrées à ce jeu de rôle. Mais la dimension ludique n'a jamais été perdue de vue, si bien que j'ai vu mes élèves quitter la salle pleins d'énergie et très probablement bien disposés pour l'après-midi de cours qu'il leur restait encore à affronter. Alors si le débat permet de travailler sans les douleurs de l'enfantement, pourquoi s'en priver si souvent ?