débat_mouvantCette semaine, j'ai testé le débat mouvant.

J'ai découvert cette technique d'animation grâce aux bénévoles de l'association Jets d'Encre qui, lors de leurs rencontres régionales du 7 mars, nous ont fait échanger sur les enjeux de la presse aujourd'hui par ce moyen. J'ai vu des petits de sixième (j'avais oublié comme ils sont mignons...) chercher leurs arguments pour convaincre des étudiants aguerris, dans une ambiance profondément démocratique et bienveillante.

De quoi s'agit-il ? Le débat mouvant se pratique debout. On délimite deux côtés de la salle représentant les opinions "D'accord" et "Pas d'accord". Le milieu accueille tous les hésitants et autres mesurés. On propose une affirmation à l'assemblée, qui doit se positionner selon son point de vue sur la question. Puis, on débat : on présente son avis, on argumente, on contredit, on questionne... A chaque fois qu'une intervention fait évoluer notre réflexion, on se déplace vers l'espace correspondant à notre point de vue.

Connaissant l'appétence de mes élèves pour les débats, je me suis empressée de tester cette technique auprès de mes secondes, que je dois maintenant préparer activement à la maîtrise de la dissertation. Comme nous travaillons actuellement sur le roman, je leur ai proposé des affirmations sur le personnage : "Le personnage principal d'un roman doit forcément être un héros" et " Le lecteur ne peut pas s'identifier à un personnage dont l'auteur lui présente un portrait négatif". Mes élèves, très peu inspirés par une réflexion précédente sur les héros auxquels ils s'identifient, se sont montrés très actifs. Chacun a pris la parole sans y être forcé. Ils se sont déplacés en cours de débat. Nous avons pu explorer les aspects les plus ambigus de ces affirmations en questionnant les mots : qu'est-ce que l'héroïsme ? Quelles qualités négatives un personnage peut-il incarner ? Qu'entend-on par identification ? Dire "forcément", n'est-ce pas un peu réducteur ?

A la fin du travail, tout le monde avait été stimulé à réfléchir aux personnages auxquels il s'identifie et aux raisons de cette identification. Mon seul regret est qu'ils aient eu du mal à mobiliser leur culture romanesque et qu'ils aient vite dérivé sur les héros de films et de séries, voire de mangas. Il va falloir que je réfléchisse aux moyens de rendre cette culture plus évidente pour eux.

Echanger debout apporte beaucoup à la réflexion. Pour moi, cela a impliqué un changement de posture, puisque l'opposition statutaire entre moi debout et eux assis était éliminée. Nous étions tous au même niveau, et même beaucoup d'entre eux plus grands que moi. Abandonner cette position surplombante pour animer le débat conduit à prendre les idées de chacun avec moins de condescendance. Mais surtout, donner la possibilité aux élèves de se positionner physiquement dans l'espace engage la personne tout entière. L'avis de chacun est visible. Défendre son choix demande de dépasser le jeu intellectuel pour entrer dans un combat de mots. En effet, l'exercice de la dissertation apparaît bien souvent à nos élèves comme un exercice mécanique opposant le pour et le contre sur des questions qu'ils ne se seraient jamais posées. Etre engagé physiquement permet de s'approprier sa propre pensée et d'en tester la solidité face aux autres. En cours de prise de parole, certains élèves ont changé de côté parce qu'ils se sont rendu compte qu'ils étaient en train de démontrer l'inverse de ce qu'ils croyaient. Lors du deuxième débat, un élève s'est retrouvé seul de son côté. "J'assume", a-t-il affirmé avant de présenter ses arguments. J'espère que cette expérience restera ancrée en eux lorsqu'ils devront travailler leurs sujets de dissertation assis derrière leur bureau, et souvent seuls. D'ici là, je compte bien installer l'habitude d'incarner sa pensée.