force

Je ne fais pas (encore) partie de ces bienheureux profs qui se targuent de ne jamais punir leurs élèves. Premièrement, je pense que l'éducation doit être le reflet de la société pour que les enfants comprennent que les atteintes à la loi sont sanctionnées par des gestes symboliques dont la fonction est de souligner que la limite a été dépassée et qu'il faut revenir à un comportement socialement acceptable. Deuxièmement, je crois que les enfants et les adolescents ont besoin que le cadre leur soit indiqué fe rmement sans quoi ils s'engagent dans des attitudes dont ils ne sont pas eux-mêmes satisfaits.

Cependant, j'entends aussi le discours de certains psychologues qui affirment que la punition est un aveu d'impuissance. Moi-même, j'y ai recours lorsque je pense avoir épuisé toutes les possibilités de dialogue et d'aménagement. Selon ces psychologues, la sanction doit être respectueuse - je sais que ça tombe sous le sens, mais certaines pratiques sont parfois discutables - et doit être une remédiation à l'acte qui a posé problème. C'est là que je rencontre le plus de difficultés car il  n'y a pas toujours de remédiation évidente aux comportements contestataires de nos élèves. Que leur demander, qui soit gérable en classe, lorsqu'ils ont bavardé ou se sont agités à longueur de cours sans tenir compte de nos remarques ? Quelle remédiation au fait qu'ils n'ont pas  fait leurs devoirs et ne sont pas en mesure de suivre la leçon du jour ? Sans parler des incidents plus graves... Je me suis souvent arrangée avec ma conscience en me disant que copier une leçon pouvait remédier au travail non fait dans la plupart des circonstances problématiques. Mais il faut reconnaître que cela ne constitue pas vraiment une solution.

Grâce au livre Parcours d'Education Positive et Scientifique d'Ilona Boniwell et Laure Reynaud, j'ai découvert la notion de "force" en psychologie positive : "une capacité prééxistante consistant en une manière particulière de se comporter, de penser ou de ressentir qui est authentique et énergisante pour l'utilisateur, et qui permet le fonctionnement optimal, le développement et la performance" (p. 94). Plus simplement, une force est un aspect particulier de la personnalité, comme l'humour, la curiosité ou l'esprit d'équipe, qui permet à un individu d'agir d'une manière particulièrement efficace et authentique pour lui. Par exemple, après avoir fait le test des forces sur le site www.viacharacter.org, j'ai appris (ou vérifié) que ma force dominante est la créativité. Ainsi, lorsque j'agis en m'appuyant sur cette caractéristique si importante pour moi, je peux donner le meilleur de moi-même. J'espère que la rédaction de ce blog témoigne de cette force car elle me donne beaucoup d'énergie pour travailler de la meilleure manière possible dans mes classes. Selon les auteures de ce livre, nous sommes victimes d'un biais culturel qui nous invite à agir sur nos faiblesses pour progresser, alors que des études scientifiques montrent que c'est lorsqu'ils prennent conscience de leurs forces et les mettent en oeuvre que les sujets observés réussisent le mieux (p. 96).

Quel rapport avec la punition et la remédiation, me direz-vous ? J'ai un élève pour qui je me sens particulièrement impuissante car, depuis le début de l'année, il ne rend régulièrement pas ses devoirs. Je lui ai donné des zéros et des heures de retenue (qu'il a esquivées). J'ai signalé le problème sur son bulletin à chaque trimestre. J'ai téléphoné à sa mère. Pour la rentrée, je lui avais demandé de réaliser un travail de lecture qu'il devait me rendre en mars, en aménageant le devoir car sa maman m'avait  expliqué qu'il rencontrait des difficultés particulières pour réaliser des travaux de grande envergure (il s'agissait de réaliser un journal de lecture sur deux mois) et pour formuler une pensée personnelle. Lundi, il n'avait rien à me rendre, ce qui nourrit mon sentiment d'impuissance et me donne envie de poursuivre la surenchère de sanctions. Mais ça, c'était avant... 

En effet, grâve au Parcours d'Education Positive, je me dis que cet élève pourrait être aidé à progresser en prenant conscience de ses forces, que je n'identifie pas moi-même, ce qui pose question après huit mois à le côtoyer... Au lieu de le punir à nouveau, j'envisage de lui demander de répondre à un questionnaire qui pourrait m'aider à identifier quels aspects de son caractère il pourrait mobiliser pour dépasser un peu sa difficulté à s'engager dans le travail qui lui est proposé/imposé. Les questions suggérées par Ilona Boniwell et Laure Reynaud sont : Qu'aimes-tu le plus en toi ? Qu'est-ce que tu aimes le plus faire ? Quelle est ta plus grande réussite ? Qu'attends-tu avec le plus d'imaptience pour l'avenir ?

Bien sûr, j'ai conscience qu'il n'y a pas de solution magique et que ce n'est pas en répondant à mes questions que cet élève va tout d'un coup se mettre à rédiger des dissertations en chantant. Je ne verrai probablement pas les fruits de mes efforts. Mais si je peux dire à cet élève : "Je vois que vous avez telle force et que, lorsque vous la mettez en oeuvre, vous réalisez des choses dont vous êtes satisfait et qui sont tout à fait réussies. Vous devriez vous servir de cette qualité plus souvent." Peut-être que cette parole cheminera dans son esprit et lui donnera des clés pour surmonter d'autres tâches apparemment insurmontables. Je n'aurai peut-être pas fait grand chose pour l'enseignement de  la  lecture mais j'aurai au moins fait acte d'éducation. Ce n'est déjà pas si mal...