CopieArgh !!!! Une copie !!!!

Pour ceux qui n'auraient jamais eu le bonheur de cette expérience, corriger des copies est ce qu'il y a de plus désagréable, déprimant et démotivant dans le travail d'enseignant. On passe des heures à lire des devoirs illisibles, truffés de fautes d'orthographe et de bêtises en tous genres. Les cours que nous nous sommes appliqués à dispenser clairement nous reviennent complètement déformés. Et ce, trente fois de suite, à raison de deux à trois classes par semaine... Et le pire, c'est qu'une fois les devoirs rendus, les élèves les fourrent au fond de leur cartable et s'empressent d'oublier leur existence ! Dans ces moments, j'ai du mal à imaginer encore Sysiphe heureux...

Je me surprends parfois à rêver de payer un(e) étudiant(e) à les corriger à ma place. Peut-être pas la totalité, mais au moins les deux tiers, histoire de savoir encore ce qu'elles contiennent. Car le problème est là : nous avons besoin de savoir concrètement où en sont nos élèves, ce qu'ils savent faire et ce qu'il leur reste à apprendre pour atteindre le niveau que l'on espère pour eux en fin d'année, de parcours scolaire ou de formation.

Mes vacances de février ont été particulièrement douloureuses de ce point de vue. J'ai corrigé les copies de BTS blanc de ma classe de deuxième année, assez agréable mais qui ne travaille pas vraiment. Trois mois avant leur épreuve d'examen, la moyenne de classe était de 8.67, un point au-dessous de la moyenne générale des copies lors de l'examen. Je savais donc par expérience qu'en rendant de telles notes, les élèves allaient se décourager, décideraient de ne plus venir en cours (ils ont 20 ans) et passeraient leur examen dans des conditions lamentables.

C'est là que m'est revenu le souvenir d'une formation aux "feed-backs" dont m'avait parlé un ami manager en entreprise. On conseille aux chefs d'équipe qui veulent motiver leurs "collaborateurs" de formuler cinq appréciations positives pour une appréciation négative lorsqu'ils commentent leur travail. Bien que la proportion me paraissent encore difficile à tenir, cela m'a fait réfléchir sur nos pratiques scolaires. Je ne sais pas vous, mais moi, j'ai tendance à faire la liste de tout ce que les élèves n'ont pas su faire, histoire qu'ils comprennent bien pourquoi ils ont une mauvaise note.

Avec cette classe, j'ai décidé de changer ma méthode pour voir... J'ai commencé par maintenir soigneusement certaines bonnes habitudes : corriger en vert plutôt qu'en rouge, surligner mes remarques dans des couleurs différentes selon la compétence évaluée au BTS qu'elles visent... Surtout, j'ai travaillé sur mes appréciations. J'ai fait le choix de lister plus largement les réussites des élèves et de ne formuler qu'une critique, et encore sous forme de conseil, sur le point qui me semblait le plus propice à améliorer le prochain devoir.

Au moment de rendre les copies, j'ai particulièrement soigné mon compte rendu, en expliquant les inquiétudes que je nourrissais sur le niveau de la classe à quelques mois de l'examen mais aussi ma confiance dans la capacité des élèves à progresser en travaillant certains points de méthode qui avaient besoin d'être entraînés. Nous avons passé quelques semaines à étudier un peu systématiquement les problèmes que j'avais ciblés, puis les élèves ont eu un nouvel entraînement sur chacun des deux exercices prévus pour l'épreuve. Et là, ça a marché ! Ils ont progressé ! Au  lieu de se laisser couler comme l'ont fait bon nombre de leurs prédecesseurs dans la même situation, ils ont tenu compte des exercices que je leur ai fait faire et ont transformé leur manière de réfléchir et de rédiger.

Je sais que ce passage est dû à la manière dont l'évaluation s'est déroulée. Jusqu'à présent, les ajustements de méthode que je proposais restaient lettre morte parce que le message négatif de la mauvaise note et de l'appréciation qui va avec couvrait celui des progrès possibles. Nous sommes héritiers d'une culture de l'éducation qui s'appuie largement sur la correction, au sens quasi physique du terme: nous donnons à nos élèves de bonnes corrections. Cela a peut-être fonctionné lorsque la société était beaucoup plus normative qu'aujourd'hui, lorsqu'éduquer consistait à faire entrer quelqu'un dans le moule commun. Mais aujourd'hui où éduquer consiste davantage à permettre à quelqu'un d'épanouir au mieux ses talents, il est certainement plus efficace de l'aider à prendre conscience de ses capacités et de lui désigner le prochain obstacle. Il faut lui donner les carottes qui le nourrissent (et le rendent aimable...) et le bâton sur lequel s'appuyer dans sa marche ! Parce qu'au cas où il y aurait encore un doute : nos enfants ne sont pas des ânes !