Pour une pédagogie positive

28 mai 2018

"Le travail est l'amour rendu visible"...

amour

"Tout labeur est futile s'il n'est pas accompli avec amour. [...]

Et qu'est-ce que travailler avec amour ?

C'est tisser un vêtement avec des fils tirés de votre coeur, comme si votre bien-aimé devait le porter.

C'est bâtir une maison avec affection, comme si votre bie-aimée devait l'habiter.

C'est semer des graines avec tendresse et récolter la moisson avec joie, comme si vos enfants devaient en manger le fruit.

C'est insuffler en toutes choses que vous façonnez un zéphyr de votre esprit,

Et savoir que tous les morts bienheureux se tiennent auprès de vous et veillent sur votre travail. [...]

Le travail est l'amour rendu visible.

Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec répugnance,

Mieux vaut abandonner votre travail et vous asseoir à la porte du temple, demandant l'aumône à ceux qui oeuvrent avec joie. "

Khalil Gibran, Le Prophète

 

Petite pensée dérangeante à l'heure où la prof de lycée que je suis croule sous les dernières évaluations corriger, les bulletins à remplir, les conseils de classe qui commencent, les derniers cours à assurer, les examens qui se profilent... Il est pourtant plus que nécessaire de se rappeler que l'essentiel du métier d'un enseignant est à tout moment dans la qualité relationnelle qu'il cultive avec ses élèves et non dans la cumul des tâches qu'il accomplit.

Peu de temps pour écrire ce blog ces jours-ci. Mais je prépare des articles très stimulants pour les semaines à venir...

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16 mai 2018

Sentir pour comprendre

CitationsCa m'est revenu ce matin, alors que je faisais du commentaire de texte en seconde. J'avais demandé aux élèves de rechercher un procédé de style qu'ils trouvaient intéressant de commenter dans un texte de Maupassant. Certains d'entre eux ont bien repéré et anlysé une antithèse tout à fait parlante pour l'expression de l'horreur dans une nouvelle fantastique.

En même temps que nous étions au travail, j'avais les yeux sur une série d'affiches que nous avions réalisées en début d'année. Une activité à laquelle j'avais pris plaisir et les élèves aussi, mais que j'avais un peu oubliée. J'avais demandé à chacun d'entre eux de choisir un texte qui lui plaisait dans la partie du manuel consacrée à l'argumentation, question que nous étions alors en train d'étudier. Puis je leur avais proposé de sélectionner dans ce texte une phrase ou une expression qui les frappait particulièrement, qui leur plaisait par la manière dont elle était formulée, et d'en faire une affiche inspirée des créations en lettrages manuscrit dont je leur avais montré un diaporama. Nous avions enfin affiché toutes les citations sur les murs de la classe et nous avions commenté les choix de présentation. Cela avait constitué notre première approche des procédés de style.

J'avais aimé cette approche intuitive de l'écriture littéraire. Au lieu de chercher à leur faire comprendre dès le début le fonctionnement linguistique des figures de style, j'avais plutôt travaillé sur leur sensibilité. Aujourd'hui que je vois cette sensibilité bien aiguisée, je me dis que j'ai bien fait.

Je regrette souvent que l'enseignement du français au  lycée soit trop intellectuel, trop dans le raisonnement, et pas assez dans le ressenti. J'ai conscience de parler de littérature à partir d'une expérience profondément sensible des textes, de leur musique, de la voix qui me parle au coeur, des images qui me font rêver, des mots qui m'émeuvent... Mes élèves n'ont, pour la plupart, manifestement pas cette expérience. Je crois parfois qu'ils sont plus facilement touchés par un moteur qu'ils étudient que par un texte que je leur tends. Je l'ai d'ailleurs constaté. J'aimerais que le travail attendu au  lycée soit plus orienté vers la formation de la sensibilité. A l'heure où de nouveaux programmes sont en cours d'élaboration, j'espère que cette aspiration sera partagée.

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09 mai 2018

Cinq contre un qu'ils réussissent !

CopieArgh !!!! Une copie !!!!

Pour ceux qui n'auraient jamais eu le bonheur de cette expérience, corriger des copies est ce qu'il y a de plus désagréable, déprimant et démotivant dans le travail d'enseignant. On passe des heures à lire des devoirs illisibles, truffés de fautes d'orthographe et de bêtises en tous genres. Les cours que nous nous sommes appliqués à dispenser clairement nous reviennent complètement déformés. Et ce, trente fois de suite, à raison de deux à trois classes par semaine... Et le pire, c'est qu'une fois les devoirs rendus, les élèves les fourrent au fond de leur cartable et s'empressent d'oublier leur existence ! Dans ces moments, j'ai du mal à imaginer encore Sysiphe heureux...

Je me surprends parfois à rêver de payer un(e) étudiant(e) à les corriger à ma place. Peut-être pas la totalité, mais au moins les deux tiers, histoire de savoir encore ce qu'elles contiennent. Car le problème est là : nous avons besoin de savoir concrètement où en sont nos élèves, ce qu'ils savent faire et ce qu'il leur reste à apprendre pour atteindre le niveau que l'on espère pour eux en fin d'année, de parcours scolaire ou de formation.

Mes vacances de février ont été particulièrement douloureuses de ce point de vue. J'ai corrigé les copies de BTS blanc de ma classe de deuxième année, assez agréable mais qui ne travaille pas vraiment. Trois mois avant leur épreuve d'examen, la moyenne de classe était de 8.67, un point au-dessous de la moyenne générale des copies lors de l'examen. Je savais donc par expérience qu'en rendant de telles notes, les élèves allaient se décourager, décideraient de ne plus venir en cours (ils ont 20 ans) et passeraient leur examen dans des conditions lamentables.

C'est là que m'est revenu le souvenir d'une formation aux "feed-backs" dont m'avait parlé un ami manager en entreprise. On conseille aux chefs d'équipe qui veulent motiver leurs "collaborateurs" de formuler cinq appréciations positives pour une appréciation négative lorsqu'ils commentent leur travail. Bien que la proportion me paraissent encore difficile à tenir, cela m'a fait réfléchir sur nos pratiques scolaires. Je ne sais pas vous, mais moi, j'ai tendance à faire la liste de tout ce que les élèves n'ont pas su faire, histoire qu'ils comprennent bien pourquoi ils ont une mauvaise note.

Avec cette classe, j'ai décidé de changer ma méthode pour voir... J'ai commencé par maintenir soigneusement certaines bonnes habitudes : corriger en vert plutôt qu'en rouge, surligner mes remarques dans des couleurs différentes selon la compétence évaluée au BTS qu'elles visent... Surtout, j'ai travaillé sur mes appréciations. J'ai fait le choix de lister plus largement les réussites des élèves et de ne formuler qu'une critique, et encore sous forme de conseil, sur le point qui me semblait le plus propice à améliorer le prochain devoir.

Au moment de rendre les copies, j'ai particulièrement soigné mon compte rendu, en expliquant les inquiétudes que je nourrissais sur le niveau de la classe à quelques mois de l'examen mais aussi ma confiance dans la capacité des élèves à progresser en travaillant certains points de méthode qui avaient besoin d'être entraînés. Nous avons passé quelques semaines à étudier un peu systématiquement les problèmes que j'avais ciblés, puis les élèves ont eu un nouvel entraînement sur chacun des deux exercices prévus pour l'épreuve. Et là, ça a marché ! Ils ont progressé ! Au  lieu de se laisser couler comme l'ont fait bon nombre de leurs prédecesseurs dans la même situation, ils ont tenu compte des exercices que je leur ai fait faire et ont transformé leur manière de réfléchir et de rédiger.

Je sais que ce passage est dû à la manière dont l'évaluation s'est déroulée. Jusqu'à présent, les ajustements de méthode que je proposais restaient lettre morte parce que le message négatif de la mauvaise note et de l'appréciation qui va avec couvrait celui des progrès possibles. Nous sommes héritiers d'une culture de l'éducation qui s'appuie largement sur la correction, au sens quasi physique du terme: nous donnons à nos élèves de bonnes corrections. Cela a peut-être fonctionné lorsque la société était beaucoup plus normative qu'aujourd'hui, lorsqu'éduquer consistait à faire entrer quelqu'un dans le moule commun. Mais aujourd'hui où éduquer consiste davantage à permettre à quelqu'un d'épanouir au mieux ses talents, il est certainement plus efficace de l'aider à prendre conscience de ses capacités et de lui désigner le prochain obstacle. Il faut lui donner les carottes qui le nourrissent (et le rendent aimable...) et le bâton sur lequel s'appuyer dans sa marche ! Parce qu'au cas où il y aurait encore un doute : nos enfants ne sont pas des ânes !

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02 mai 2018

Remédier. Oui, mais comment ?

force

Je ne fais pas (encore) partie de ces bienheureux profs qui se targuent de ne jamais punir leurs élèves. Premièrement, je pense que l'éducation doit être le reflet de la société pour que les enfants comprennent que les atteintes à la loi sont sanctionnées par des gestes symboliques dont la fonction est de souligner que la limite a été dépassée et qu'il faut revenir à un comportement socialement acceptable. Deuxièmement, je crois que les enfants et les adolescents ont besoin que le cadre leur soit indiqué fe rmement sans quoi ils s'engagent dans des attitudes dont ils ne sont pas eux-mêmes satisfaits.

Cependant, j'entends aussi le discours de certains psychologues qui affirment que la punition est un aveu d'impuissance. Moi-même, j'y ai recours lorsque je pense avoir épuisé toutes les possibilités de dialogue et d'aménagement. Selon ces psychologues, la sanction doit être respectueuse - je sais que ça tombe sous le sens, mais certaines pratiques sont parfois discutables - et doit être une remédiation à l'acte qui a posé problème. C'est là que je rencontre le plus de difficultés car il  n'y a pas toujours de remédiation évidente aux comportements contestataires de nos élèves. Que leur demander, qui soit gérable en classe, lorsqu'ils ont bavardé ou se sont agités à longueur de cours sans tenir compte de nos remarques ? Quelle remédiation au fait qu'ils n'ont pas  fait leurs devoirs et ne sont pas en mesure de suivre la leçon du jour ? Sans parler des incidents plus graves... Je me suis souvent arrangée avec ma conscience en me disant que copier une leçon pouvait remédier au travail non fait dans la plupart des circonstances problématiques. Mais il faut reconnaître que cela ne constitue pas vraiment une solution.

Grâce au livre Parcours d'Education Positive et Scientifique d'Ilona Boniwell et Laure Reynaud, j'ai découvert la notion de "force" en psychologie positive : "une capacité prééxistante consistant en une manière particulière de se comporter, de penser ou de ressentir qui est authentique et énergisante pour l'utilisateur, et qui permet le fonctionnement optimal, le développement et la performance" (p. 94). Plus simplement, une force est un aspect particulier de la personnalité, comme l'humour, la curiosité ou l'esprit d'équipe, qui permet à un individu d'agir d'une manière particulièrement efficace et authentique pour lui. Par exemple, après avoir fait le test des forces sur le site www.viacharacter.org, j'ai appris (ou vérifié) que ma force dominante est la créativité. Ainsi, lorsque j'agis en m'appuyant sur cette caractéristique si importante pour moi, je peux donner le meilleur de moi-même. J'espère que la rédaction de ce blog témoigne de cette force car elle me donne beaucoup d'énergie pour travailler de la meilleure manière possible dans mes classes. Selon les auteures de ce livre, nous sommes victimes d'un biais culturel qui nous invite à agir sur nos faiblesses pour progresser, alors que des études scientifiques montrent que c'est lorsqu'ils prennent conscience de leurs forces et les mettent en oeuvre que les sujets observés réussisent le mieux (p. 96).

Quel rapport avec la punition et la remédiation, me direz-vous ? J'ai un élève pour qui je me sens particulièrement impuissante car, depuis le début de l'année, il ne rend régulièrement pas ses devoirs. Je lui ai donné des zéros et des heures de retenue (qu'il a esquivées). J'ai signalé le problème sur son bulletin à chaque trimestre. J'ai téléphoné à sa mère. Pour la rentrée, je lui avais demandé de réaliser un travail de lecture qu'il devait me rendre en mars, en aménageant le devoir car sa maman m'avait  expliqué qu'il rencontrait des difficultés particulières pour réaliser des travaux de grande envergure (il s'agissait de réaliser un journal de lecture sur deux mois) et pour formuler une pensée personnelle. Lundi, il n'avait rien à me rendre, ce qui nourrit mon sentiment d'impuissance et me donne envie de poursuivre la surenchère de sanctions. Mais ça, c'était avant... 

En effet, grâve au Parcours d'Education Positive, je me dis que cet élève pourrait être aidé à progresser en prenant conscience de ses forces, que je n'identifie pas moi-même, ce qui pose question après huit mois à le côtoyer... Au lieu de le punir à nouveau, j'envisage de lui demander de répondre à un questionnaire qui pourrait m'aider à identifier quels aspects de son caractère il pourrait mobiliser pour dépasser un peu sa difficulté à s'engager dans le travail qui lui est proposé/imposé. Les questions suggérées par Ilona Boniwell et Laure Reynaud sont : Qu'aimes-tu le plus en toi ? Qu'est-ce que tu aimes le plus faire ? Quelle est ta plus grande réussite ? Qu'attends-tu avec le plus d'imaptience pour l'avenir ?

Bien sûr, j'ai conscience qu'il n'y a pas de solution magique et que ce n'est pas en répondant à mes questions que cet élève va tout d'un coup se mettre à rédiger des dissertations en chantant. Je ne verrai probablement pas les fruits de mes efforts. Mais si je peux dire à cet élève : "Je vois que vous avez telle force et que, lorsque vous la mettez en oeuvre, vous réalisez des choses dont vous êtes satisfait et qui sont tout à fait réussies. Vous devriez vous servir de cette qualité plus souvent." Peut-être que cette parole cheminera dans son esprit et lui donnera des clés pour surmonter d'autres tâches apparemment insurmontables. Je n'aurai peut-être pas fait grand chose pour l'enseignement de  la  lecture mais j'aurai au moins fait acte d'éducation. Ce n'est déjà pas si mal...

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21 avril 2018

Modeste contribution à la pédagogie Montessori

géographie

Pendant les vacances, ce sont mes enfants qui me servent de cobayes pour mes inventions pédagogiques... Tout le monde n'a pas la chance d'avoir des parents profs...

Mon fils, âgé de cinq ans, se passionne pour les  lieux, les plans, les villes, les pays... Mais ses questions montrent qu'il a beaucoup de mal à hiérarchiser les différents niveaux de repérage géographique. Il nous demande souvent, par exemple, dans quelle île se trouve l'Allemagne ou quelle est la  capitale de Lisbonne... Après avoir vainement essayé de lui expliquer qu'une ville est plus petite qu'un pays, qu'elle ne peut donc pas le contenir... J'ai fini par me rendre à  la  réalité selon laquelle un enfant si jeune ne peut pas comprendre les concepts géographiques sans s'en faire une représentation concrète, même approximative.

J'ai donc pris du temps pour fabriquer avec lui un petit matériel pédagogique à partir de boîtes récupérées dans notre consommation quotidienne. Nous avons attribué à chaque continent une couleur et une grande boîte. Puis nous avons préparé de plus petites boîtes représentant des pays, que nous avons peintes ou étiquetées de la couleur de leur continent. Enfin, nous avons découpé des papiers sur lesquels sont écrits les noms de villes représentatives de chaque pays. Tout cet ensemble se range dans un sac en papier décoré d'une belle carte du monde. Maintenant, nous pouvons jouer à tout sortir et ranger , classer selon les pays et les continents, tout en rêvant sur les lieux où nous aimerions aller en vacances.

Je remarque que, depuis que nous avons réalisé ce jeu, mon fils s'efforce d'attribuer les pays dont il entend parler à leur continent. Il commence aussi à associer à chaque pays sa capitale. Les niveaux d'analyse semblent se clarifier dans son esprit. Ce que Nathan oublie de nous dire pour nous vendre son beau matériel Montessori, c'est que faire le jeu permet d'apprendre encore plus vite...

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14 avril 2018

On s'ennuierait presque...

project

Voilà donc trois semaines que je laisse mes élèves de première année en autogestion sur leur site Les Sneckers. Le documentaliste qui co-anime ces séances avec moi a fini par retourner avancer son travail de gestion parce qu'à deux, nous nous sentons de trop.

Les élèves travaillent par eux-mêmes, seuls ou à plusieurs. Ils commencent l'heure en sachant ce qu'ils ont à faire et je circule de groupe en groupe pour échanger : qu'est-ce que vous faites aujourd'hui ? comment est-ce que vous allez vous y prendre ? que voulez-vous dire à propos du sujet que vous traitez ? comment comptez-vous structurer l'information ? Puis, lorsqu'un travail est terminé, j'aiguille vers le secrétaire  de rédaction, l'illustrateur, le redacteur en chef ou le web-designer pour que l'article soit relu et publié. Aujourd'hui, un élève chargé de la gestion du site nous a proposé une interface très réussie, qui lui  plaisait et répondait aux objections que nous lui avions opposées lors de son premier essai. Il est parti heureux en vacances, et moi aussi.

J'éprouve une sorte de vertige de la dépossession pendant ces heures de cours. Non seulement, je ne suis plus celle qui transmet le savoir de façon verticale, mais je ne suis même plus celle qui fait travailler. Je me suis demandé, ce matin, si la résistance des enseignants face aux pédagogies dites "actives" ne tient pas aussi à cette peur de perdre le contrôle, alors que la maîtrise est un enjeu si important lorsque nous entrons dans nos classes plus magistrales. Pour répondre à cette angoisse, je sais aussi que ces élèves ne pourraient faire ces apprentissages sans le cadre de ces heures de cours obligatoires, où une activité est proposée et le travail exigé. Je reste, malgré le renversement, celle qui maintient le cadre, qui propose le travail et le dirige. Je suis celle qui encourage, qui éclaire, qui accompagne la recherche de solutions, qui fait dialoguer et travailler en synergie. Peut-être que tous ces gestes ne sont pas suffisamment mis en évidence par nos formations et que, pour cette raison, nous ne les voyons pas.

Bien sûr, ce dispositif est plus acceptable dans le cadre de l'Accompagnement Personnalisé, parce qu'il demande une approche alternative du travail scolaire et n'exige pas de restitution d'une connaissance. Je m'interroge sur la manière de procéder pour que les apprentissages prévus par les matières à programme puissent être réalisés dans des conditions comparables : préparer un dossier ou un exposé sur une oeuvre ou un courant littéraire, élaborer une anthologie de textes accompagnée d'une explicitation des choix... La difficulté de la pédagogie de projet réside pour moi dans le statut des connaissances, qui sont davantage mises en oeuvre que mises en forme. Connaître, est-ce seulement savoir utiliser les savoirs ? N'est-ce pas aussi les dégager d'un contexte afin de pouvoir y recourir une prochaine fois ?  Lorsque j'ai recours à ce type de démarche, j'ai souvent le sentiment de manquer de temps pour la mise en forme. Mais on ne gagne pas de temps non plus à transmettre un savoir pré-formé...

Je me souviens d'une expérience relatée par Jean Piaget, dans Psychologie et pédagogie, au cours de laquelle on cherchait à faire connaître une notion à un groupe d'élèves. Ceux a qui ont avait montré les choses la maîtrisaient mieux que ceux à qui on les avait exliquées. Mais ils la maîtrisaient moins bien que ceux à qui on avait fait manipuler la notion. On ne connaît vraiment que ce que l'on a expérimenté. Or de cela, toute démarche pédagogique est illusoire.

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28 mars 2018

Quand la génération Y prend des responsabilités...

conférence_presse

Pour la première fois, j'ai animé une conférence de presse avec mes élèves de BTS. Il m'aura fallu presque deux ans  d'incubation en "classe média" et un passage à l'association Jets d'Encre pour comprendre l'intérêt de ce type de pratique...

Je me suis assise à la même table que mes élèves, accompagnée par mon cher documentaliste, pour discuter avec eux de ce qu'ils jugeraient pertinent de faire pour améliorer encore le site que j'ai créé avec la promotion précédente et qu'ils animent depuis la rentrée. Comme ce sont des élèves spécialisés en électronique, nous avons élaboré un site intitulé Les Sneckers (d'après l'accronyme de leur BTS : SNEC), dont la vocation est de produire des informations sur tout ce qui touche au métier d'électronicien. L'adresse est la suivante : www.snec.larmand.fr. Allez le voir maintenant, puis retournez-y dans trois mois pour constater son évolution...

Les élèves se  sont montrés d'abord intimidés d'être consultés sur la nature-même du travail qu'ils auront à faire, avant de proposer des idées tout à fait pertinentes en termes de contenus, de présentation et de stratégie de communication. Au terme d'un échange informel, chaque élève s'est engagé sur un article à écrire pour le site et une responsabilité : rédacteur en chef, secrétaire de rédaction, illustrateur, web-designer ou attaché de communication. Enfin, ils sont allés très sérieusement faire des recherches pour leur prochain article, réfléchir à des solutions pour que leur site soit plus visité, rédiger un compte rendu de notre conférence ou s'approprier plus efficacement l'interface de gestion de leur site.

Que pourrais-je désirer de plus ? Grâce à cette expérience, les élèves  ont appris à identifier les diverses fonctions au sein d'un journal. Ils ont appris à formuler un sujet et sa problématique, ou son angle. Ils se sont constitués en véritable équipe, dans laquelle chacun assume ses responsabilités sous l'oeil vigilant et encourageant du (rédacteur en) chef. J'avais monté ce projet il y a deux ans afin d'étayer le processus de construction d'une identité professionnelle que les élèves de ce BTS peinaient particulièrement à s'approprier car ils arrivent trop souvent dans cette formation par défaut, ayant été refusés dans d'autres plus prisées. Avant même de les aider à rechercher un stage, il était nécessaire de s'identifier à cette spécialité où ils se retrouvaient propulsés sans l'avoir toujours choisie : trouver ce qui les intéresse dans l'électronique, se projeter dans un parcours d'étudiant puis de professionnel, prendre contact avec les entreprises... Bien qu'ils aient râlé toute l'année - probablement parce que je n'ai pas été capable d'animer avec eux une véritable conférence de presse -, les élèves de l'année précédente ont tiré un bilan positif de l'expérience et se sont révélés comme une promo très motivée en deuxième année.

A une époque où l'on déplore sans cesse la conduite pour le moins surprenante de la génération Y, il serait temps que les éducateurs que nous sommes prennent le mesure de l'importance d'une formation à la prise de responsabilités. Et pour cela, il faut arrêter de décider sans cesse à la place des jeunes. Mais plutôt instaurer un cadre qui accompagne la réalisation et la stimule. En procédant ainsi, je suis sûre que nous donnerons naissance à des générations qui nous étonneront.

22 mars 2018

La pensée en mouvement

débat_mouvantCette semaine, j'ai testé le débat mouvant.

J'ai découvert cette technique d'animation grâce aux bénévoles de l'association Jets d'Encre qui, lors de leurs rencontres régionales du 7 mars, nous ont fait échanger sur les enjeux de la presse aujourd'hui par ce moyen. J'ai vu des petits de sixième (j'avais oublié comme ils sont mignons...) chercher leurs arguments pour convaincre des étudiants aguerris, dans une ambiance profondément démocratique et bienveillante.

De quoi s'agit-il ? Le débat mouvant se pratique debout. On délimite deux côtés de la salle représentant les opinions "D'accord" et "Pas d'accord". Le milieu accueille tous les hésitants et autres mesurés. On propose une affirmation à l'assemblée, qui doit se positionner selon son point de vue sur la question. Puis, on débat : on présente son avis, on argumente, on contredit, on questionne... A chaque fois qu'une intervention fait évoluer notre réflexion, on se déplace vers l'espace correspondant à notre point de vue.

Connaissant l'appétence de mes élèves pour les débats, je me suis empressée de tester cette technique auprès de mes secondes, que je dois maintenant préparer activement à la maîtrise de la dissertation. Comme nous travaillons actuellement sur le roman, je leur ai proposé des affirmations sur le personnage : "Le personnage principal d'un roman doit forcément être un héros" et " Le lecteur ne peut pas s'identifier à un personnage dont l'auteur lui présente un portrait négatif". Mes élèves, très peu inspirés par une réflexion précédente sur les héros auxquels ils s'identifient, se sont montrés très actifs. Chacun a pris la parole sans y être forcé. Ils se sont déplacés en cours de débat. Nous avons pu explorer les aspects les plus ambigus de ces affirmations en questionnant les mots : qu'est-ce que l'héroïsme ? Quelles qualités négatives un personnage peut-il incarner ? Qu'entend-on par identification ? Dire "forcément", n'est-ce pas un peu réducteur ?

A la fin du travail, tout le monde avait été stimulé à réfléchir aux personnages auxquels il s'identifie et aux raisons de cette identification. Mon seul regret est qu'ils aient eu du mal à mobiliser leur culture romanesque et qu'ils aient vite dérivé sur les héros de films et de séries, voire de mangas. Il va falloir que je réfléchisse aux moyens de rendre cette culture plus évidente pour eux.

Echanger debout apporte beaucoup à la réflexion. Pour moi, cela a impliqué un changement de posture, puisque l'opposition statutaire entre moi debout et eux assis était éliminée. Nous étions tous au même niveau, et même beaucoup d'entre eux plus grands que moi. Abandonner cette position surplombante pour animer le débat conduit à prendre les idées de chacun avec moins de condescendance. Mais surtout, donner la possibilité aux élèves de se positionner physiquement dans l'espace engage la personne tout entière. L'avis de chacun est visible. Défendre son choix demande de dépasser le jeu intellectuel pour entrer dans un combat de mots. En effet, l'exercice de la dissertation apparaît bien souvent à nos élèves comme un exercice mécanique opposant le pour et le contre sur des questions qu'ils ne se seraient jamais posées. Etre engagé physiquement permet de s'approprier sa propre pensée et d'en tester la solidité face aux autres. En cours de prise de parole, certains élèves ont changé de côté parce qu'ils se sont rendu compte qu'ils étaient en train de démontrer l'inverse de ce qu'ils croyaient. Lors du deuxième débat, un élève s'est retrouvé seul de son côté. "J'assume", a-t-il affirmé avant de présenter ses arguments. J'espère que cette expérience restera ancrée en eux lorsqu'ils devront travailler leurs sujets de dissertation assis derrière leur bureau, et souvent seuls. D'ici là, je compte bien installer l'habitude d'incarner sa pensée.

 

14 mars 2018

Qu'apprend-on quand on choisit ?

choix

L'ensemble des messages que j'ai publiés concernant l'intérêt que je porte à laisser une part de choix aux élèves quant aux sujets qu'ils étudient pourrait laisser l'impression que je fais cela par gentillesse, recherche du consensus, voire "démagogie", - ce mot qui stigmatis les dérives des enseignants trop désireux de bien s'entendre avec leurs élèves... J'ai récemment eu un échange à ce sujet avec l'une de mes collègues qui m'a objecté qu'on ne peut pas chercher "le tout-plaisir" quand on éduque, et qu'il faut bien que les enfants et les adolescents apprennent à accepter la contrainte.

A cela, je réponds premièrement que, malgré tous mes efforts, la part de la contrainte est encore très élevée dans ma pédagogie, car bien souvent, le choix n'est qu'un point de départ pour un travail dont le contenu et les exigences restent fixés par moi, en conformité avec la norme scolaire. Dans ce cadre, je considère qu'il ne faut pas mésestimer le besoin de plaisir des élèves et de l'enseignant comme soutien à l'effort que demandent les apprentissages prévus par l'école.

Mais surtout, ma démarche ne se donne pas comme objectif le "tout-plaisir", mais le "tout-responsabilité". Donner à un élève ou à une classe la possibilité de choisir, dans le panel des oeuvres, des auteurs ou des thèmes possibles, ce qu'il leur importe le plus d'étudier, c'est les rendre acteurs de leur formation. Comment peut-on encourager une personne, quel que soit son âge, à se sonstituer une culture personnelle s'il ne lui est jamais possible de dire, je me reconnais mieux dans l'art de Corneille que dans celui de Racine, ou j'ai plus d'intérêt pour une réflexion sur la publicité que sur l'écologie ? A partir du moment où des élèves choisissent au moins en partie ce qu'ils étudient, ils deviennent responsables de la manière dont ils se projettent dans les savoirs qui leur sont dispensés. Je me souviens d'une extraordinaire séquence où, parce que les élèves étaient attirés par l'adjectif, nous avions travaillé sur Les Nouvelles orientales de Maguerite Yourcenar. Dans ce choix, bon nombre de mes élèves avaient mis leur envie de retrouver certaines de leurs racines magrhébines ou proche-orientales. Or, l'Orient de Marguerite Yourcenar se situe essentiellement dans les  Balkans et en Extrême-Orient. Nous avions pu travailler sur leur déception en définissant plus précisément ce qu'est l'Orient, en réalisant que c'est essentiellement une projection d'Européen et en prenant conscience des stéréotypes qui caractérisent les Orientaux. Je suis sûre que je n'aurais pas pu faire parcourir un trajet aussi riche à cette classe si je lui avais imposé la lecture de nouvelles de Maupassant, auteur que j'aime beaucoup, mais qui ne leur disait rien à eux.

En outre, le débat que j'avais avec ma collègue portait sur l'ampleur du choix que nous devions laisser à des élèves avec qui nous réalisons un journal lycéen. Choisir librement le sujet de son article et la manière de le traiter constitue le seul moyen d'apprendre à devenir auteur. Il ne suffit pas de mettre son nom sur un texte pour en devenir l'auteur ; il faut engager - ce mot qui compte tant pour moi - la personne que l'on est dans l'écrit que l'on produit. A l'heure où Internet donne tant de moyens de diffuser des propos abjects sous couvert d'anonymat, apprendre aux jeunes à prendre leur parole au sérieux est devenu une mission de salut public. Notre rôle d'éducateur est de refuser que l'écrit ne soit qu'un exercice intellectuel pour obtenir des diplômes. Choisir, c'est décider d'être porteur d'une question et d'assumer la responsabilité de son propos. Il me semble important que les élèves expérimentent le fait que, lorsqu'on se respecte, on n'écrit pas ce que l'on n'assume pas.

Enfin, je crois que le temps que l'on passe à accompagner les élèves dans un choix est du temps gagné pour l'ouverture culturelle. A chaque fois que je prends le temps de faire choisir aux élèves le thème de la prochaine séquence, l'oeuvre que nous allons étudier, ou la prochaine sortie que nous allons faire, je suis obligée de faire en sorte qu'ils se fassent une idée la plus précise possible des sujets qui leur sont proposés. Nous devons à chaque fois feuilleter le manuel, lire des textes ou faire des recherches documentaires. Je constate que ce temps élargit le champ des connaissances pour les élèves car les sujets finalement abandonnés sont malgré tout reconnus comme d'un intérêt légitime.  Un élève qui aurait quand même envie de s'y investir peut toujours le faire à titre personnel. C'est une idée qu'il n'aurait pas eue si j'avais décidé seule du travail de la classe. Avec mes élèves de seconde et de première année de BTS, je termine systématiquement la semaine par une demi-heure de "lecture libre". Je mets à leur disposition un carton de livres empruntés au CDI pour une période de vacances à vacances. En fin de période, je prends un temps pour leur demander ce qu'ils aimeraient trouver dans le carton à la rentrée suivante. En février dernier, mes élèves de BTS m'ont demandé des livres sur les évolutions technologiques, les voyages et le sport, sujets d'étude possibles pour notre programme et qui ont déjà été défendus par certains pour le choix de nos séquences. Je constate qu'en plus du cours qu'ils reçoivent collectivement, chacun se construit une culture personnelle conforme aux attentes de leur formation. Que demander de plus ?

Pour ceux que je n'aurais pas réussi à convaincre que donner le choix est une question d'efficacité pédagogique et non un enjeu relationnel, j'ajouterai que les séances où les élèves décident de ce qu'ils vont étudier donnent lieu à une pratique de l'argumentation extrêmement formatrice. Je vois souvent des groupes mobilisés en nombre pour une question qui leur tient à coeur se trouver finalement en minorité parce que  leur capacité à défendre leurs choix a été surpassée par un ou des élèves qui ont trouvé comment faire adhérer les autres à leur proposition. L'ensemble des élèves fait l'expérience du fait que c'est celui qui a les mots qui a le pouvoir. Cela me paraît une bonne éducation au débat démocratique.

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07 mars 2018

Méditer sur une orange...

oranges

La Terre est bleue comme une orange

Paul Eluard

 

En cette rentrée, j'ai choisi de lancer mon cours sur l'intérêt à porter aux choses ordinaires en m'appuyant sur les exercices de relaxation que je propose systématiquement en début de cours. Mon objectif était de faire découvrir à mes élèves un poème de Francis Ponge, "L'Orange", extrait du Parti pris des choses et de susciter leur sensibilité pour une poésie capable de parler des objets quotidiens d'une manière extraordinaire.

J'ai donc apporté un filet d'oranges en classe et j'en ai distribué une à chaque élève, ce qui a créé un magnifique spectacle dans la salle. Puis, j'ai proposé aux élèves de se concentrer sur les sensations qu'ils associent à cette orange. L'idée était de les accompagner à développer leur attention à cet objet pour qu'ils le voient d'une manière plus profonde que dans le cadre habituel de leurs repas. Voici le texte de l'exercice proposé : M_ditation_orange

A ce stade, ils étaient déjà bien amusés et intrigués par l'activité que je leur proposais. Certains se sont mis à dessiner des sourires et des visages sur la peau de leur orange, ce qui me donnait à voir que, par-delà l'attention au réel que j'avais suscitée, c'est leur imaginaire qui avait été stimulé. Je leur ai alors demandé d'écrire librement sur ce que cette orange évoquait pour eux. Bien sûr, l'exercice leur a paru difficile. Le passage à l'écrit est toujours délicat pour ces futurs électroniciens, alors s'exprimer à propos d'un objet aussi banal... Après quelques minutes de recherches, nous avons pu discuter des raisons pour lesquelles il est si difficile de parler de l'ordinaire : son caractère insignifiant, la pauvreté des mots pour en parler, l'absence d'intérêt...

Puis, je leur ai présenté le poème de Ponge. Il leur est apparu comme la réponse à un véritable défi : parler de quelque chose de tellement banal que l'on croit qu'il n'y a rien à en dire. A partir de ce moment, le tour était joué. Nous avons pu travailler sur le  vocabulaire des sensations, les comparaisons, les jeux de mots, et de toutes ces choses qui permettent à la poésie de transformer le plomb en or.

Ce temps de partage ouvert par un travail d'intériorisation a permis aux élèves de toucher du doigt l'importance du regard personnel dans notre capacité à désigner quelque chose comme extraordinaire. C'est l'enjeu de notre programme de BTS. Mais j'imagine très bien aussi pouvoir ouvrir un cours de première plus clairement centré sur la poésie de Ponge avec cette activité très mobilisatrice pour mes élèves.

 

 

 

Posté par rossi_marielaure à 15:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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