Pour une pédagogie positive

25 juillet 2017

Ecrire, dit-elle

brouillon-marguerite-duras_hiroshima

Le domaine de compétences où mes élèves sont les plus faibles est sans conteste la maîtrise de l'écrit. Les copies ressemblent à des brouillons. L'orthographe est aberrante. Quand le texte est ponctué, la syntaxe est trop souvent bancale. Mais il ne s'agit pas seulement de la maîtrise d'un code. D'ailleurs, bien souvent, lorsque je reviens sur les normes, mes élèves me montrent qu'ils les connaissent plutôt bien. Ce qui est en jeu, c'est plutôt l'utilisation de la langue comme outil pour penser. Le problème n'est pas l'absence de paragraphes, mais le fait que le propos n'est pas structuré parce qu'il n'y a pas de pensée personnelle derrière. Bon nombre d'élèves n'envisagent l'écriture que comme une mise à plat du flot verbal de la parole. Ils ne semblent pas imaginer qu'écrire puisse avoir une fonction de prise de distance, que regarder sa pensée déposée sur le papier soit un moyen de la faire progresser en la nuançant ou en la complétant.

Ce qui manque, ce n'est pas peut-être pas tant les heures passées sur des pages de Besherelle que d'autres heures passées à expérimenter l'écriture, comme un verbe intransitif, pour soi. Les pratiques que j'ai pu observer chez certains enseignants du primaire ou du secondaire montrent qu'ils ont tendance à croire que, pour écrire, il faut avant tout maîtriser le code. Puis, au lycée, nous faisons presque exclusivement écrire pour réaliser les exercices du baccalauréat, très codés sur le plan rhétorique. Mais la pulsion d'écrire, celle qui nous donne le sentiment d'aller mieux ou d'y voir plus clair parce qu'on a tracé des mots sur le papier, reste une expérience très intime réservée à quelques happy few.

La pratique régulière de rédaction de textes libres dans la pédagogie Freinet montre cependant à quel point le simple fait d'écrire ce que l'on veut, sans forme exigée en amont, conduit à une amélioration progressive de cette compétence. Vous trouverez ici un lien vers le blog de Daniel Gostain, enseignant à l'école primaire, qui montre à quel point la tenue d'un cahier d'écrivain et la réalisation d'un journal de classe peuvent stimuler la production de textes développés et structurés : http://pedagost.over-blog.com/2017/07/le-plaisir-est-efficace.html.

Dans une tout autre perspective, l'écrivaine et cinéaste Julia Cameron conseille aux artistes qui veulent libérer leur créativité d'écrire trois pages par jour le matin au saut du lit. Ces pages n'ont pas pour fonction d'être des créations à  part entière, mais de libérer l'esprit de ce qui l'encombre, afin d'être plus disponible ensuite au travail artistique. (Julia Cameron, Libérez votre créativité, J'ai Lu, 2007).

Pourquoi ne pas proposer ce type d'expérience à nos élèves ? Dans l'enseignement secondaire, l'emploi du temps est trop morcelé pour prévoir une pratique aussi systématique de cette forme d'écriture. A mes yeux, c'est regrettable. Il faudrait arriver à s'entendre avec les collègues d'autres disciplines pour prévoir quelques minutes d'écriture libre par jour. Mais, si j'en reste aux horaires qui me sont attribués, je peux choisir de commencer chaque semaine par un quart d'heure d'écriture libre. Les élèves seraient incités à avoir sur eux un carnet, ou petit cahier, réservé à cette activité. En attendant qu'elle ne fasse véritablement sens pour eux, ils pourraient tout simplement écrire librement sur une feuille de leur classeur. Après le rituel de méditation, la consigne donnée serait d'écrire dans leur carnet ce qu'ils ont envie d'écrire, ou ce qui leur passe par la tête, pour eux, sans que personne ait un droit de regard sur ce qui est écrit.

Connaissant le profil de mes élèves, il faudrait prévoir quelques suggestions, absolument facultatives, pour stimuler l'inspiration de certains. Lors de l'expérience de préparation à un examen que j'ai relaté récemment, j'avais prévu un accueil hebdomadaire de la classe par quelques minutes d'écriture sur un thème susceptible d'entretenir un bon moral pour les élèves : qu'est-ce qui pourrait vous arriver de bien cette semaine ? sur qui pouvez-vous compter pour vous soutenir ? écrivez-vous une carte de voeux pour la nouvelle année, de quelle(s) réalisation(s) êtes-vous fier ?... Cette activvité n'avait pas suscité un enthousiasme débordant de la part d'élèves peu habitués à l'introspection. Mais qui dit que ces questions n'ont pas contribué à leur soutien moral vers l'examen ? Qui dit que ces questions ne leur reviendront pas lorsqu'ils auront à affronter d'autres difficultés ? L'adolescence et l'entrée dans l'âge adulte sont des moments de grande vulnérabilité psychique. Je crois par conséquent que tout ce qui peut être fait pour améliorer l'état intérieur de nos élèves doit être mis en oeuvre.

Je compte donc avoir une liste de sujets facultatifs que je proposerai aux élèves dans ce quart d'heure d'écriture libre. La voici : Sujets__criture_libre. Certains sont assez circonstanciés et peuvent revenir régulièrement en début ou en fin de période. La plupart sont plutôt pour des semaines intermédiaires, quand le travail est en cours et que le moral n'est pas toujours au beau fixe. Il me semble important d'inciter les élèves de lycée à réfléchir sur eux-mêmes, ce qu'ils aiment, ce dont ils rêvent, ce qu'ils ressentent. Ils sont dans un moment où la société les somme de faire des choix de vie décisifs. Or, l'expérience m'a montré qu'ils n'ont que très peu d'idées sur qui ils se sentent être en leur fort intérieur... C'est peut-être aussi l'une des raisons de leur anxiété...

 

Posté par rossi_marielaure à 16:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,


24 juillet 2017

Une expérience réussie : méditer pour préparer un examen

Je pense, depuis plusieurs années, que l'on réfléchit et que l'on travaille mieux lorsque l'esprit est reposé et apaisé. Ma pratique régulière du yoga et de la méditation m'a appris à quel point on peut aller loin, si l'on commence par se détendre plutôt que d'affronter les obstacles en force. J'avais déjà fait quelques timides essais de méditation avec une classe de seconde qui, après quelques semaines de ricanements, avait apprécié d'avoir enfin du "temps pour ne rien faire" à l'école... A méditer...

Cette année, je travaillais avec une classe de deuxième année de BTS qui devait passer son épreuve de culture générale et expression au début du mois de mai. Cette section électronique fait partie des classes que mes collègues et moi ne prenons pas en charge avec plaisir, tant les élèves peuvent s'y montrer indisciplinés, insolents et désinvoltes. Pour vous donner une idée de l'ambiance, l'année précédente, alors que j'écrivais je ne sais plus quoi au tableau, je me suis retournée et j'ai trouvé ma salle jonchée de boulettes de papier. Certains élèves n'avaient pas aimé la manière dont j'avais conduit le débat dans l'activité qui précédait...

En sortant du conseil de classe de fin de premier semestre, cette année, ma collègue d'anglais et moi sommes tombées d'accord sur le fait que l'ensemble des élèves de la classe paraissait très déprimé et qu'il y avait de quoi être inquiet pour les conditions morales dans lesquelles se passeraient les épreuves quelques mois plus tard. Nous avons donc décidé de mettre nos efforts en commun pour proposer des activités susceptibles d'aider nos élèves à se sentir mieux lorsqu'ils sont présents en classe et à se construire une plus grande confiance dans leurs capacités à bien faire. La méditation nous a semblé un bon dispositif pour cela.

Tous les mardis, j'ai accueilli les élèves en début de cours en leur proposant une activité de "relaxation". Je n'emploie pas le mot "méditation" en classe, car je me méfie encore de ses connotations religieuses. Ma collègue a fait de même le lundi et le jeudi. Bon nombre des exercices que j'ai réalisés s'inspirent des propositions du livre de Jacques de Coulon, Imagine-toi dans la caverne de Platon (Payot, 2015). Vous pouvez trouver, en cliquant ici, les différentes méditations que j'ai moi-même rédigées : Relaxation

Très vite, la majorité des élèves s'est enthousiasmée pour ce moment de pause, grâce auquel ils se sont sentis accueillis dans leurs difficultés et soutenus. Les premiers exercices étaient des séances destinées à leur inculquer les bases de la médiation : faire le tour du corps, observer sa respiration... Si au moins mes élèves pouvaient trouver de quoi reprendre des forces dans leurs vies agitées entre lycée, petits boulots et loisirs de jeunes adultes, j'aurais déjà gagné beaucoup. Petit à petit, j'ai inséré des exercices de visualisation positive pour les aider à appréhender leur travail et leur examen de façon positive. Comme je leur ai expliqué qu'une part de la préparation des grands sportifs se faisait ainsi, ils se sont sentis valorisés... Enfin, la veille de leur examen, vu qu'ils appelaient eux-mêmes ces séances "le yoga", je leur ai offert un yoga nidra préenregistré par Jacques de Coulon, afin qu'ils puissent se mettre dans les meilleures dispositions.

Eh bien, vous savez quoi ! Mes élèves ont été la dernière classe à quitter la salle d'examen, à tel point que leurs surveillants n'en revenaient pas. Habituellement, les élèves de BTS industriels traitent le plus rapidement possible leurs exercices et sortent dès qu'ils en ont l'autorisation. Là, ils se sont appliqués et ont mobilisé leurs ressources pour réussir. Je n'ai aucun moyen de comparer les notes qu'ils ont eues (que je ne connais pas) à celles des promotions précédentes. Mais un élève contre qui je demandais un avertissement de comportement en fin d'année précédente m'a écrit pour me remercier car il a obtenu 15.5/20. Quand on sait que la moyenne à l'examen est de 9.5/20, champagne !

Aujourd'hui, j'envisage de systématiser cette expérience en accueillant toutes mes classes par un petit exercice de relaxation en début de cours. Lorsque j'ai commencé à enseigner, on m'a appris qu'il était salutaire pour discipliner la classe de la faire entrer en rang et de faire tenir les élèves debout jusqu'à ce qu'il y ait le silence. Intérieurement, j'appelais ça "faire la Gestapo", c'est dire les sentiments que ce type de pratique pouvait éveiller en moi... N'y aurait-il pas plus de bienveillance à donner aux élèves les moyens de faire le calme en eux, plutôt que de leur imposer de donner les signes extérieurs du calme sans se préoccuper de leur état intérieur ?Bedugul 3

Posté par rossi_marielaure à 17:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

11 juillet 2017

Pédagogie positive : un pléonasme ?

banque-d-images-gratuites-et-libres-de-droits-creative-commons13

Pédagogie positive ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

Le terme n'est pas très conceptuel. Théoriquement, toute pédagogie se veut positive par nature...

Mais comment expliquer, alors, que la majorité des sondages et des enquêtes sur l'école pointent avant tout le mal-être des élèves dans l'école ? En 2009, un tiers des élèves se disaient victimes d'injustices à l'école (Marie Duru-Bellat et Denis Meuret, Les sentiments de justice à et sur l'école). 10% des élèves de collège souffrent de harcèlement, ce qui fait environ trois par classe... (Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette, Harcèlement et brimades entre élèves. La face cachée de la violence scolaire) Selon l'enquête Pisa de 2016, 23% des élèves français interrogés disent se sentir "hors du coup" à l'école. Toujours dans cette même enquête, 42% des élèves français affirment être très angoissés avant un contrôle. Toute cette souffrance est-elle conforme à l'effet positif que nous souahitons produire par le geste éducatif ?

Je rencontre aujourd'hui de plus en plus de parents très instruits et très attachés au savoir et à la culture qui ont fait le choix d'instruire eux-mêmes leurs enfants (dispositif de l'école à la maison) ou d'inscrire leurs enfants dans des écoles privées qui mettent en oeuvre des pédagogies dites alternatives cherchant à promouvoir les valeurs de respect, d'autonomie et de créativité. Les principales critiques adressées par ces parents à l'école commune portent sur le fait que les enfants y subissent trop de violence, que l'on s'y ennuie beaucoup, sans forcément y apprendre tout ce que l'on a besoin de savoir.

Je ne partage pas ces choix car je pense que l'école est un lieu de socialisation d'une richesse inégalable. Je ne crois pas que le repli sur soi, ou sur l'entre-soi, qu'impliquent ces décisions soit forcément positif pour la croissance d'un enfant. Mais il me semble urgent d'entendre cette profonde insatisfaction qui menace la cohésion non pas seulement de l'espace éducatif, mais de l'espace social en général. Dans les trente dernières années, les conceptions de ce qu'est un enfant et de ce que doit être son éducation ont profondément changé. Mais l'école continue à proposer un enseignement hérité des conceptions de la IIIe République, des lycées napoléoniens, voire même des pratiques des écoles jésuites de l'Ancien Régime...

Les expressions "psychologie positve", "éducation positive", "parentalité positive" ont aujourd'hui pignon sur rue. Quiconque se targue d'élever son enfant avec bienveillance se réfère à des théories plus ou moins bien vulgarisées inspirées des principes de la Communication Non-Violente et d'études en neuro-sciences venues des Etats-Unis. Cependant, une rapide recherche sur Google m'a donné à constater que les occurrences répondant aux mots-clés "pédagogie" et "positive" concernent des pratiques de psychopédagogie adressées à des enfants en difficulté scolaire, souffrant de troubles de l'attention ou des conseils donnés aux parents. Rien de bien concret pour des enseignants face à des élèves aux profils aussi divers et variés que ceux que l'école publique française accueille au quotidien.

Ce blog se donne donc pour projet d'explorer les moyens qui peuvent être mis en oeuvre pour répondre à cette attente d'une plus grande prise en compte des besoins des enfants et des adolescents à l'école. Mon idée est d'y présenter des ressources et des expériences personnelles susceptibles d'encourager certains de mes collègues à aller en confiance vers une école plus soucieuse du bien-être et de la sensibilité des élèves. N'étant affiliée à aucune chapelle pédagogique, je présenterai mes réflexions et expérimentations en toute simplicité. L'intérêt de cette démarche réside pour moi dans l'espace d'interaction offert par le blog, afin que ces idées puissent être discutées, testées ailleurs et transformées pour que l'expression "pédagogie positve" devienne le pléonasme qu'elle aurait toujours dû être.

Posté par rossi_marielaure à 16:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Qui suis-je ?

photo

Grande question fondatrice de la philosophie occidentale !

Disons que, pour l'écriture de ce blog, je suis Marie-Laure Rossi, alias Mme Rossi pour les élèves, professeur agrégé de Lettres Modernes dans un lycée de la région parisienne. Cet établissement a un profil un peu particulier car il prépare uniquement aux filières S et STI du baccalauréat et propose ensuite des formation en BTS industriels et informatiques. Concrètement, cela signifie que les élèves qui s'inscrivent dans ce lycée ont une appétence particulière pour les sciences et les technologies. Etant donné les stéréotypes qui président à l'éducation encore aujourd'hui, les classes sont presque exclusivement constituées de garçons. Lorsque j'enseignais en collège, en fin de troisième, aux élèves que nous devions faire passer en seconde générale sans qu'ils en aient vraiment le niveau, on conseillait : "Inscris-toi dans un lycée technologique, tes difficultés de rédaction y seront moins pénalisées..." Ce sont les élèves que j'ai en face de moi aujourd'hui.

J'ai une double casquette : professeur de français lorsque je suis face à des classes de seconde et de première, professeur de culture générale et expression quand je suis face à des classes de BTS. Cela peut expliquer que certaines des pratiques que je présenterai soient parfois difficiles à situer dans le cadre des souvenirs de jeunesse, programmes et autres connaissances que vous pouvez avoir sur le lycée. C'est pourquoi je m'efforcerai d'être claire sur les contextes d'enseignement associés aux expériences relatées sur ce blog.

J'enseigne dans ce lycée depuis septembre 2006, ce qui commence à faire longtemps... Avant d'être nommée là, j'ai exercé cinq ans dans un collège classé ZEP d'une ville de la banlieue nord de Paris. Cette expérience m'a assurément beaucoup appris sur la pédagogie, l'accompagnement des élèves, et surtout les conditions réelles de la vie en banlieue. J'y ai été suffisamment saisie par la complexité des conditions de vie de mes élèves pour essayer de mieux comprendre leur situation en préparant une licence de Sciences de l'Education à l'université de Saint-Denis. J'ai principalement suivi les cours de l'équipe Escol, qui s'intéressait à la sociologie de l'école et à l'expérience scolaire des jeunes de banlieue.

Contrairement à la majorité de mes collègues, qui décrochent de l'université quand ils doivent se confronter aux difficultés concrètes du métier, j'ai toujours ressenti le besoin de continuer à me frotter aux questions théoriques de ma discipline afin de ressourcer mon enseignement. L'interrogation récurrente de mes élèves sur l'intérêt pour eux d'étudier des textes souvent très anciens m'a conduite à préparer une thèse de doctorat consacrée à Marguerite Duras et Annie Ernaux, sur les liens entre la littérature et les médias. Cela m'a permis de réfléchir sur les conditions d'écriture des textes littéraires aujourd'hui et sur ce que la connaissance de la littérature contemporaine peut apporter à nos élèves.

A défaut d'être une enseigante-chercheuse, je suis une enseignante toujours en recherche. Les situations d'enseignement très incorfortables que j'ai toujours rencontrées m'ont profondément stimulée à trouver des propositions pédagogiques plus adaptées aux besoins de mes élèves que celles qui nous sont imposées par la tradition et l'académisme ambiants. J'oscille souvent entre pratiques farfelues et réinvention de ce qui se fait depuis longtemps ailleurs. Mais je fais de mon mieux pour rendre plus respirable l'air de ma classe, et parfois, j'y arrive...

Posté par rossi_marielaure à 16:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]